Apologie de la pauvreté

Apologie de la pauvreté

Il fut un temps, les gens étaient pauvres.  Des familles entières ont pleuré des larmes de sang en recevant la visite des huissiers.  Des pères et des mères ont fait leur budget en s’arrachant les cheveux.  Le boulanger et le laitier facturaient.  On ne parlait que de la crise. Au couvent, tous les écoliers connaissaient le sens du mot “faillite”. De temps en temps, un pupitre devenait inoccupé. Les familles quittaient notre petit patelin.

 

On passait des heures à regarder dehors, comme si l’on attendait qu’un miracle arrive, qu’un camion bourré d’argent vienne stationner dans la cour. Et nous étions les moins pauvres des pauvres de l’époque: chez nous les lumières étaient allumées le soir. Nous pouvions encore recevoir des amis. Les radiateurs à eau chaude émettaient toujours leur chaleur bienfaisante.  Mais au prix des sept jours de travail de mon père, dont cinq au loin, à Lac Edouard ou à Kiskissink, et deux autres à réparer “de la réguine”, de la machinerie de toutes sortes qui s’entassait dans la cour et dont les résidants locaux avaient besoin pour nourrir leur famille.  Ils donnaient à papa ce qu’ils pouvaient.  On était pauvres, mais on avait du coeur.

 

Pauvre incitait à penser. C’est bien connu, la pauvreté rend philosophe. Elle porte à relativiser.

 

Pauvre voulait souvent dire innovateur, car il fallait d’abord inventer sa subsistance.

 

Le rejet nous apprenait quelque chose: il ne faut compter que sur soi.  À force de voir le dégoût dans le regard du mieux nanti, on s’apercevait que l’image était importante dans la société.

 

Les enfants ne naissent pas tous avec les mêmes chances.  On ne voit plus tellement d’enfants avec des chaussures trouées.  Mais il y a une nouvelle indigence.  Elle est de celles qui ne se voient pas de l’extérieur.  Des costumes-cravates aux poches vides.  Des gens qui se rendent aux urgences les derniers jours du mois en disant être malades pour qu’on leur donne à manger.  Des jeunes tombés en bas de leur illusion de société de loisirs. Des laissés-pour-compte des programmes sociaux qui se désagrègent. Des artistes talentueux et pourtant ruinés.

 

L’argent s’envole de nos poches, souvent avant qu’on ne l’ait gagné.  On ne possède plus l’argent.  C’est l’argent qui nous possède.  Il fut un temps, la vie était gaie.  Les gens avec lesquels nous étions étaient ceux qui tenaient vraiment à nous.  Il n’y avait pas de faux-semblants.  Je le sais, car j’étais la fille laide, la solitaire, l’intellectuelle avec ses livres, la première de classe, la débrouillarde.  En somme, j’étais celle qui n’avaient pas tellement d’amis.

 

La pauvreté a fait des gens forts.  Dolly Parton avait un “coat of many colors” (un manteau avec plein de couleurs).  Nous étions pauvres et heureux, pauvres mais plus riches que bien des gens de tout ce qui fait vraiment la vie.  C’était avant que la richesse rende cette société malade.  Avant que l’on se concentre sur ce qu’on n’a pas plutôt que ce que l’on a.  Avant que la compétition sociale ne nous abrutisse tous.

 

Rêver était gratuit.  Et ça l’est encore.

 

 



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