La vie méconnue des infirmières de colonie au Québec

La vie méconnue des infirmières de colonie au Québec
Je suis infirmière.  Il y a quelques semaines, je suis tombée sur un article passionnant relatant la vie des infirmières de colonie au Québec entre 1926 et 1972 et j’ai été atterrée d’apprendre que tout un pan de l’histoire de notre Belle province était encore occulté de nos jours malgré qu’elles nous aient laissé un héritage incontestable et riche.

 

Dans la terrible crise financière qui secoua les années 30, le gouvernement reconnut la nécessité d’aider les familles à se nourrir.  Il ouvrit donc de nouvelles terres à la colonisation, surtout en Abitibi et en Gaspésie.

 

Qui dit nouvelles communautés dit aussi besoin de soins médicaux.  Or, les médecins, qui sont alors les principaux concernés, préfèrent les hôpitaux du sud de la province plutôt que les conditions hautement précaires qui sévissent dans les régions éloignées.  Si certains s’y rendent, ils quittent rapidement les lieux, laissant ces populations, hommes, femmes et enfants, à elles-mêmes.

 

D’abord réticent à embaucher des infirmières pour accomplir les tâches dédiées aux médecins, le gouvernement ne voit pourtant pas d’autres choix.  En 1921, la Loi de l’Assistance publique crée la fonction d'”infirmière de colonie”.  Cet arrangement est censé n’être que temporaire.  Pendant les 40 années qui suivront, leur situation ne sera jamais régularisée dans la mesure où l’on refuse de reconnaître leur apport à la profession médicale et que leur salaire sera largement insuffisant.  Elles gagnent moins que les infirmières de la Croix-Rouge et doivent débourser des frais liés à la vie en région lointaine (bouteilles d’eau, huile à lampe, etc.). 

 

Une infirmière de colonie soignant des enfants en 1928
Infirmière de colonie soignant des enfants en 1928
Monde en images/ 21444. Licence: Creative Commons (by-nc-sa)

Il y a eu 174 dispensaires au Québec, dont 61 infirmières de colonie en Abitibi.  En majorité de jeunes femmes, elles ont fait leur cours d’infirmière puis elles ont fait des stages et pratiqué pendant quelques mois dans des hôpitaux.  Courageusement, elles se sont embarquées sur un train pour un long voyage et, arrivées à destination, elles se sont retrouvées les deux pieds dans la boue ou la neige.  Un agent de colonisation les accueillait et les reconduisait en “snowmobile” à leur dispensaire.  Quand la construction du bâtiment n’était pas terminée, elles logeaient au presbytère, chez l’institutrice ou dans une famille de colons. 

 

Le dispensaire était le lieu de résidence habituel de l’infirmière de colonie.  Au rez-de-chaussée, on trouvait ce dispensaire, une cuisine, un salon et un boudoir.  À l’étage, il y avait trois chambres et une salle de bain.  Elle n’avait guère le temps de se familiariser avec les lieux. 

 

Dispensaire de St-Roch-de-Bellecombe
Dispensaire de St-Roch de Bellecombe, au temps de la colonisation
Crédit photo: inconnu

Étant disponibles 24 heures par jour, 7 jours sur 7, les infirmières de colonie avaient rarement du répit.  Avant de quitter leur coin de pays, elles ont reçu des formations sommaires pour pratiquer des accouchement, extraire des dents, effectuer de petites chirurgies.  En réalité, elles posaient des diagnostics, effectuaient les suivis de grossesses, pratiquaient des accouchements, extrayaient des dents, prévenaient et traitaient des infections, signaient des prescriptions et administraient des médicaments, traitaient des plaies, faisaient de la pédiatrie, de la vaccination et du soutien aux familles.  Tout ça avec les moyens du bord!

 

Les routes étaient peu carrossables – quand il y en avait – et les premières infirmières de colonie n’avaient pas de chevaux à leur disposition.  Les colons qui avaient besoin de soins devaient envoyer un proche quérir l’infirmière.  Vers la fin des années 30, l’une d’elles, Mathilde Beaumier-Meunier, voyageait avec son chien en canot pour aller rejoindre certaines colonies d’Abitibi.

 

Éva Côté, infirmière de colonie
Éva Coté, infirmière de colonie à Preissac, Abitibi (1937)
Crédit photo: inconnu

On n’avait pas toujours de l’eau potable.  Dans des conditions climatiques extrêmes, il arrivait que l’eau du puits gèle.  L’infirmière de colonie devait donc acheter de l’eau à même son salaire et la ménager en cas de besoin.  Quand elle revenait d’une longue visite à domicile en plein cœur de l’hiver, le poêle à bois était éteint et il faisait froid dans le dispensaire.  Elle était responsable de se chauffer.  Elle devait aussi ménager l’huile à lampe qui était alors le seul moyen de s’éclairer.  Bien des enfants ont vu le jour à la lueur d’un fanal.  Pour l’entretien de leur résidence, la prise de rendez-vous et le besoin de compagnie, plusieurs infirmières en viennent à embaucher une assistante dont elles défraient le salaire. 

 

Accidents dans les mines, bagarres de taverne, arbre tombé sur un bucheron, main découpée par une hache…  Devant le manque de formation médicale et de ressources matérielles, l’infirmière de colonie devait user de son imagination pour soigner certains maux.  Ainsi, un enfant tombé dans l’eau bouillante a été placé dans l’huile d’olive pendant 24 heures puis on lui a fait des pansements avec cette huile et il s’en est remis.  Il arrivait qu’un médecin pouvait répondre à leurs interrogations, mais la distance faisait en sorte que les infirmières pouvaient rarement recevoir de l’assistance.

 

Les “gardes” n’avaient guère le temps de s’ennuyer.  Dans leurs temps libres, elles faisaient de la lecture, elles faisaient partie des Cercles de Fermières, chantaient dans les chorales, jouaient de l’orgue à la messe du dimanche et s’impliquaient dans les Caisses Populaires.  Il leur était impossible de prévoir leur temps puisque les colons pauvres et démunis étaient toujours dans le besoin.  La porte du dispensaire n’était jamais barrée, même la nuit, pour la cas où…  L’infirmière de colonie avait appris à ne pas avoir peur.  Ce n’était donc pas la solitude qui lui pesait mais l’éloignement.  En contrepartie, elle avait le sentiment d’être utile, voire indispensables à leurs communautés.  La télésérie Blanche écrite par Arlette Cousture et portée à l’écran de Radio-Canada, est basée sur la vie de Blanche Pronovost, infirmière de la colonie de Villebois, en Abitibi de mars 1936 à novembre 1938.

 

Même si la contribution de ces infirmières à la santé des Québécois n’a jamais été officiellement reconnue, on s’est assuré qu’elles demeurent à la disposition du gouvernement.  Jusqu’aux années 50, il leur était interdit de se marier.  La création de ces emplois d’infirmières de colonie devait être temporaire.  Les archives sont avares d’informations sur le sujet.  Or:

  • 17 infirmières ont travaillé entre 15 et 19 ans;
  • 35 y ont travaillé de 20 à 26 ans;
  • 10 y ont travaillé de 26 à 30 ans;
  • 16 infirmières sont restées dans leur région d’adoption pendant plus de 30 ans.

 

Dispensaire de la garde
Dispensaire de la garde, Abitibi (1958)
Crédit photo: MRC d’Abitibi-Ouest

Viennent les années 60, la Révolution Tranquille, l’assurance-hospitalisation et l’obligation pour les femmes d’accoucher à l’hôpital.  En 1962, le titre d’infirmière de colonie est aboli.  Le gouvernement cherche à fermer les dispensaires et se heurte aux protestations et aux pétitions des Québécois.  La réforme Castonguay-Nepveu amorce le lent déclin des dispensaires et relègue aux oubliettes le savoir accumulé pendant plus de trois décennies par les infirmières de colonies. 

 

Leur champ d’exercice fondant comme neige au soleil, elles se retrouvent forcées d’annoncer aux citoyens qu’elles desservaient depuis si longtemps qu’il leur est désormais interdit de pratiquer des accouchements, de poser des diagnostics, de décider des soins et traitements aux patients et de leur fournir des médicaments.  Celles-ci désertent peu à peu leurs postes.  La dernière infirmière de colonie est embauchée en 1972. 

 

Les soins infirmiers n’ont pas cessé d’évoluer depuis.  Il n’en demeure pas moins que l’encadrement des pratiques par les différents gouvernements n’a jamais permis la reconnaissance du savoir-être et du savoir-faire qui sont à la base de notre vocation.  Nous ne saurons jamais ce qui se serait passé si on avait conservé à ces dames le pouvoir d’exercer avec diligence, jugement clinique, professionnalisme, empathie et dévouement.  Mais nous sommes fières de ce que nous sommes et de ce que nous apportons chaque jour à la société!

 

Pour en savoir plus…

 

Garde Mailloux, infirmière de colonie
Garde Mailloux, infirmière de colonie
Claire-Andrée Frenette-Leclerc

Les infirmières de colonie
Les infirmières de colonie: Soins et médicalisation dans les régions du Québec, 1932-1972
Nicole Brousseau et Johanne Daigle

Une infirmière en pays neuf
Une infirmière en pays neuf
Nicole de la Chevrotière

Marianne Boisvert, infirmière de colonie
Marie-Anne Boisvert, infirmière de colonie, 1939 à 1946
Jeannine Paradis

 

Sources:

 



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1 thought on “La vie méconnue des infirmières de colonie au Québec”

  • « Occulté » Le mot est peut-être un peu fort, non? Ne serait-il pas plus juste de dire « ignoré? » Laissé de côté parce que jugé sans importance? Bien sûr je n’ai pas fait mes études primaires au Québec, je suis donc mal placé pour en juger. Quoi qu’il en soit le rôle que ces femmes ont joué à cette époque a été déterminant, alors merci d’en parler. On a malheureusement trop souvent tendance à se complaire dans l’ignorance de notre passé. Et ces femmes ont tant fait qu’on a envers elles un devoir de mémoire. À défaut d’avoir reconnu leur profession d’ « INFIMIÈRE DE COLLONIE »
    À ces infirmières des colonies on doit ajouter les enseignantes des écoles de rang. Malgré leur jeune âge, elles aussi devaient s’organiser dans leur école, ne pouvaient se marier et avaient un salaire de misère.
    Finalement il serait très injuste ne pas mentionner les sœurs (de la providence en autres : http://heritagedemilie.blogspot.ca/ ), qui à cette même époque étaient aussi infirmières et/ou enseignantes. Des femmes qui avaient la vocation, du courage et de la détermination. Des femmes d’une autre époque, sortie de la mémoire collective malgré leur extraordinaire contribution à l’essor du Québec.

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